En ce moment, les jardins se repeignent en quelques jours. Les érables passent au rouge vif, les amélanchiers prennent des tons orangés, les fusains virent au pourpre, les vignes vierges enflamment les murs, les bouleaux et les noyers jaunissent, et les chênes finissent en brun. Ce spectacle n’est pas un hasard de météo. C’est un mécanisme simple, que l’on peut suivre d’une semaine à l’autre dans son propre jardin.
Le vert s’efface quand les jours raccourcissent
La couleur verte d’une feuille vient de la chlorophylle, la substance qui capte la lumière et permet à l’arbre de fabriquer sa nourriture. Elle est fragile et l’arbre doit la renouveler sans arrêt pendant toute la belle saison.
Quand les jours raccourcissent et que les nuits deviennent fraîches, l’arbre arrête ce renouvellement. Il commence à récupérer ce qui est réutilisable dans ses feuilles, azote en tête, pour le stocker dans ses branches et ses racines avant l’hiver. La chlorophylle se décompose alors sans être remplacée, et le vert s’efface. C’est la longueur du jour qui donne le signal principal, pas le froid : c’est pourquoi les couleurs reviennent à peu près à la même période chaque année, même quand l’automne est doux.

Les jaunes et les orangés, eux, étaient présents depuis le printemps, simplement masqués par le vert. Ce sont les mêmes familles de pigments qui colorent la carotte et le maïs. Dès que la chlorophylle disparaît, ils deviennent visibles. Le bouleau, le noyer, le tilleul et le charme fonctionnent ainsi : ils ne fabriquent rien de nouveau, ils se découvrent.
Le rouge, lui, se fabrique en automne
Le rouge et le pourpre suivent une autre logique. Ces pigments ne sont pas là en été, l’arbre les produit sur place au moment où la feuille se prépare à tomber. On les appelle anthocyanes, c’est-à-dire des pigments rouges et violets, les mêmes que dans le chou rouge ou la myrtille.
Leur fabrication demande du sucre dans la feuille et de la lumière. Elle est donc favorisée par des journées bien ensoleillées suivies de nuits fraîches mais sans gel : le sucre produit dans la journée reste bloqué dans la feuille pendant la nuit, et sert de matière première au pigment rouge. C’est la recette des plus beaux automnes.
Dans un même jardin, la différence saute aux yeux. Un érable planté en plein soleil vire au rouge soutenu pendant que son voisin, coincé à l’ombre d’un mur, se contente d’un jaune terne. Même espèce, même âge, même sol : seule la lumière change.
Chaque couleur correspond à un pigment
| Couleur | Pigment en cause | Arbres et arbustes du jardin |
|---|---|---|
| Jaune | Pigments jaunes déjà présents en été, révélés quand le vert part | Bouleau, noyer, tilleul, ginkgo, forsythia |
| Orange | Mêmes pigments, en mélange avec des restes de vert et de rouge | Amélanchier, érable champêtre, cornouiller mâle |
| Rouge vif | Pigments rouges fabriqués en automne, au soleil | Érable du Japon, liquidambar, vigne vierge, sumac |
| Pourpre | Mêmes pigments rouges, sur feuillage plus sombre | Fusain d’Europe, cotinus, berbéris, cerisier à fleurs |
| Brun | Aucun pigment vif, il ne reste que les parois de la feuille | Chêne, hêtre, châtaignier, platane |
Le hêtre et le chêne gardent souvent leurs feuilles brunes une bonne partie de l’hiver. C’est utile à connaître quand on compose une haie champêtre : ces deux essences continuent de masquer un vis-à-vis bien après la chute des autres feuilles.
Pourquoi certaines années sont plus belles que d’autres
À espèces identiques, le résultat change beaucoup d’une année sur l’autre. Un automne lumineux, avec des nuits fraîches et pas de gel précoce, donne des rouges intenses qui tiennent deux à trois semaines. Un automne gris et doux donne des jaunes ternes qui virent vite au brun, car la lumière manque pour fabriquer le rouge.
Deux accidents raccourcissent aussi le spectacle. Un été très sec fait tomber les feuilles avant même qu’elles se colorent, parfois dès la fin août. Un gel marqué en pleine coloration brûle les feuilles encore accrochées et les fait tomber d’un coup. Un vent fort sur deux jours suffit enfin à vider les arbres. Les prévisions de Météo-France permettent de voir venir ces épisodes, et les travaux de recherche de l’INRAE suivent l’effet du climat sur la date de ces changements.
Ce qu’on fait au jardin pendant ce temps
Les feuilles qui tombent ne sont pas un déchet, c’est la ressource la plus abondante de la saison. Ramassées en tas ou en sac, elles donnent un excellent terreau de feuilles en un an ou deux. Étalées sur les planches vides du potager, elles protègent le sol de la pluie battante. Il n’est pas nécessaire de tout nettoyer : une partie peut rester sur place, sauf sur la pelouse où une couche épaisse étouffe l’herbe.
C’est aussi le moment de ne pas être trop pressé avec le sécateur. Tailler un arbuste maintenant le prive de ce qu’il est en train de récupérer dans ses feuilles, et les plaies cicatrisent mal au froid. Même chose au pied des massifs : beaucoup de vivaces se coupent mieux au printemps. Au potager, le ralentissement est général et les journées courtes changent le rythme des cultures.
Noter maintenant, planter tout de suite
Profitez de ces deux ou trois semaines pour repérer, chez vous ou dans la rue, les arbres et arbustes dont la couleur vous plaît vraiment. C’est le seul moment de l’année où l’on juge sur pièce, et la mémoire est courte une fois les branches nues.
La période est idéale pour planter : le sol est encore tiède et les pluies font le travail d’arrosage, ce qui permet aux racines de s’installer avant l’hiver. Un arbuste choisi pour son feuillage d’automne mis en terre aujourd’hui sera déjà en place pour le spectacle de l’an prochain. Le fusain d’Europe est une valeur sûre pour le rouge dans les petits jardins, et les feuilles mortes qu’il laissera rejoindront le tas de l’année suivante.